Homélie de la messe chrismale (26 mai 2020)

Homélie de la messe chrismale

Jeudi 26 mai 2020, Cathédrale Notre Dame de Moulins

 

Laïcs, consacrés, diacres et prêtres, évêque, chacun de nous peut dire avec Jésus : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par l’onction, il m’a envoyé… » !  Nous avons tous reçu, en effet, l’onction de Saint Chrême au jour de notre baptême et de notre confirmation. Cette consécration baptismale est première, définitive et indépassable parce que c’est elle qui constitue le Corps du Christ qu’est l’Eglise dans la diversité de ses membres, et qui fonde sacramentellement sa mission au milieu du monde.

Le sacrement du baptême fonde notre égale dignité devant Dieu. Il nous habilite à prendre notre part de mission afin que soit « portée la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncée aux captifs la libération et aux aveugles qu’ils verront… », et à participer à la vie de l’Eglise selon notre vocation. Et nous autres, les ministres ordonnés, nous avons reçu le sacrement de l’Ordre dans lequel nous est donné ce qui dépasse nos pauvres capacités humaines pour agir au nom et en la personne du Seigneur, afin que, précisément, chaque membre du Peuple de Dieu devienne acteur de la vie et de la mission de l’Eglise, ferment d’Evangile au cœur du monde. Egalement, pour que l’Eglise que nous servons puisse bénéficier de la grâce de l’Esprit qui agit en chacun de ses membres. Je sais que là réside notre bonheur de prêtres, de diacres et d’évêque.

Et ce Peuple de Dieu est constitué de tous les baptisés, y compris de ceux qui ont reçu l’onction du Saint Chrême un jour de leur vie, mais qui sont aujourd’hui loin de l’Eglise, qui ne croient pas, qui ont peut-être décidé de prendre le large ou qui, baptisés enfants, n’ont jamais eu la chance de rencontrer le Christ… Ils sont ces « baptisés invisibles » – invisibles parce que nous ne les croisons pour certains qu’occasionnellement et pour d’autres jamais – Ils constituent pourtant, avec nous, l’Eglise et, quantitativement, ils en sont la plus grande part, la part immergée de l’iceberg… Ils ne sont pas des baptisés de seconde classe, ils sont enfants de Dieu, pleinement ! Frères et sœurs du Christ, pleinement !

Dans quelques instants, nous allons consacrer le Saint Chrême. Ils seront nombreux à en être marqués. Et beaucoup, nous le savons, deviendront de ces « baptisés invisibles ». Et cela nous fait souffrir… Cette souffrance a été ravivée en moi, avec force, durant ces semaines de confinement. Le 15 mars, du jour au lendemain, tout s’est arrêté : plus de réunions, plus de rendez-vous, plus d’événements à organiser, plus d’heures passées en voiture à sillonner le diocèse, plus d’aller et retour à Paris, un agenda qui se libère d’un coup… Un sentiment de vertige, une expérience unique et un peu angoissante, dans laquelle le Seigneur est venu me visiter. Il m’a dit à peu près ceci : « Maintenant que tu as du temps, regarde le peuple de Dieu que je t’ai confié, pas uniquement ce tout petit peuple actif et engagé qui t’occupe beaucoup, mais celui de tous mes enfants, si nombreux, marqués de l’onction du Saint Chrême, qui ne me connaissent pas et qui, loin de moi et de mon Eglise, en ces heures de pandémie, ne peuvent avoir recours à ma grâce… »

Alors, durant ces semaines, j’ai voulu rejoindre Jésus sur les chemins de Galilée, de Judée et de Samarie… Je l’ai contemplé « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres », remplir sa mission de Bon Pasteur. Il n’avait pas d’agenda, pas de réunions, pas de rendez-vous programmés… Mais des rencontres, tant et tant de rencontres : avec Dieu son Père d’abord, souvent dans le silence de la nuit, à l’écart, afin de replonger en lui et en sa volonté ; avec tant d’hommes et de femmes, riches et pauvres, notables et manants, malades et bien-portants, de bonne moralité et pécheurs publics, savants et ignorants… Des rencontres au hasard du chemin pour lesquelles il prenait tout son temps. Il révélait à chacun que sa vie, aux yeux de Dieu, valait bien plus que ce qu’il croyait, qu’il était aimé, sauvé, et que Dieu avait besoin de lui sur le chantier de la construction du Royaume. Jésus n’a pas connu que des succès ! Il a essuyé quelques échecs, il s’est heurté à la dureté du cœur de l’homme, mais jamais il n’a renoncé ! Jamais… Jusqu’à l’heure ultime de sa mort, avec le « bon larron » … « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé… » Oui, Jésus était « envoyé », alors il est parti sur les chemins, au souffle de cet Esprit qui l’unissait à son Père et lui permettait de ne jamais s’installer, de toujours recommencer, de toujours dépasser sa fatigue et ses découragements…

« Cette Parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit » … Frères et sœurs, nous sommes des consacrés, des envoyés. Sommes-nous convaincus que notre temps, notre « aujourd’hui », marqué par cette crise sanitaire, a besoin de l’accomplissement de cet Evangile ? Parce qu’il a besoin de fraternité, d’un horizon lumineux qui redonne espérance, d’un appel à vivre. Sommes-nous convaincus que l’Esprit du Seigneur est sur nous et qu’il nous envoie, légers et le cœur désencombré, à la rencontre de ces « baptisés invisibles », et aussi de ces « invisibles » qui ne sont pas baptisés ?

« Tu es proche, Seigneur, et tu nous appelles, dans notre Bourbonnais, à partir en mission, au plus près de tous. » Ainsi s’ouvre la prière qui accompagne notre Projet Pastoral Diocésain. Je n’imaginais pas, en les écrivant, l’épreuve de la pandémie que nous aurions à traverser et leur soudaine actualité : « Partir au plus près de tous… », quand tant de nos contemporains ont été blessés, endeuillés, ont supporté difficilement le confinement en raison de leurs fragilités, et qui sont aujourd’hui inquiets, saisis de doute ! Quand également ces jours d’épreuve ont révélé leur plus belle part dans ces gestes d’entraide, ces relations nouvelles en famille, entre voisins, dans ce temps disponible pour retrouver l’essentiel. Quand ces jours, pour nous autres, nous ont douloureusement fait ressentir l’épreuve du manque eucharistique et des autres sacrements mais nous ont également permis de reprendre goût à la prière, à la lecture de la Parole de Dieu, et de ressentir toute la joie d’avoir pu, pour certains, faire relecture de sa vie avec le Seigneur. « Partir au plus près de tous… », peut-être qu’il y a un an, nous nous étions dits que nous avions le temps pour mettre en œuvre notre projet… Mais au regard des bouleversements que nous avons vécus et que nous vivrons sans doute dans les mois qui viennent, il y a urgence !

En ce temps de crise, il y a urgence à discerner les appels que le Seigneur adresse à son Eglise ; il y a urgence à écouter les questions et les attentes, il y a urgence à réviser et à alléger nos organisations, nos pratiques et à arrêter sans doute celles qui ne répondent plus aux exigences de la mission… Urgence en tout cas à retrouver les chemins de la mission hors de nos maisons, de nos salles de réunion et de nos bureaux et de nos habitudes aussi, afin « de consoler tous ceux qui sont en deuil, (…), de mettre le diadème sur leur tête au lieu de la cendre, l’huile de joie au lieu du deuil, un habit de fête au lieu d’un esprit abattu. » Dans cette certitude que, par la mort et la résurrection du Christ, marqué de l’Huile Sainte, nous sommes « le Royaume et les prêtres de Dieu son Père », son Eglise, et que l’Esprit ne nous manquera pas pour que tous ses enfants, visibles et invisibles, puissent se jeter un jour dans ses bras et suivent son Fils, le Christ, sur le chemin de la vie.

 

+ Laurent PERCEROU

Evêque de Moulins