Homélie de Monseigneur François Kalist – Pèlerinage de la Paix –

Homélie Souvigny 2019

 

            Au cours du temps pascal, il nous est donné d’entendre les passages d’Évangile qui témoignent de la résurrection de Jésus, ou qui racontent les débuts de la mission des apôtres. Nous le savons : l’événement de la résurrection reste insaisissable, nous ne disposons que des récits de découverte du tombeau vide, et des récits de rencontre avec Jésus ressuscité. Nous venons d’entendre le récit de l’apparition de Jésus au bord du lac, dans l’Évangile selon saint Jean. Un Évangile que l’on pouvait croire achevé avec le chapitre 20, et sa très belle conclusion : « Jésus a accompli encore beaucoup d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom ». Or, le récit reprend avec le chapitre 21, qui rapporte une autre rencontre des disciples avec le ressuscité. Il y a d’abord l’épisode de la pêche miraculeuse. Les disciples n’ont pas encore reconnu celui qui leur parle. Pierre, tout occupé à ramener ses filets, n’a rien vu. C’est le disciple que Jésus aimait qui a, le premier, l’intuition de la présence de Jésus vivant : « C’est le Seigneur ! ». Aucun ne posera de question, mais tous en fin de compte le reconnaissent, et partagent avec lui le repas de pain et de poisson au bord du lac.

Nous savons ce que sera désormais la pêche des apôtres : selon la promesse de Jésus, ils deviendront pêcheurs d’hommes. Ils jetteront inlassablement le filet, au risque de leur vie. Nous les voyons par exemple dans le livre des Actes, au chapitre 5, annoncer la bonne nouvelle malgré l’interdiction des grands prêtres. Pierre et les apôtres répondent avec assurance : « Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous aviez exécuté en le suspendant au bois du supplice (…) nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit-Saint, que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent ». Avec la puissance de l’Esprit-Saint, ils ne cesseront de ramener désormais sur le rivage des filets pleins de gros poissons. Le message des apôtres – le même message – retentit encore une fois aujourd’hui dans cette église. Ce message, nous sommes invités à le faire nôtre, et à l’annoncer.

            Le thème de l’édition 2019 du pèlerinage de Souvigny tient en ces quelques mots : « Mettez comme chaussures aux pieds, l’élan pour annoncer l’Évangile de la paix ». Phrase un peu complexe, mais riche de sens, empruntée à la lettre de saint Paul aux Éphésiens (6,15), où l’apôtre décrit tout l’équipement nécessaire au croyant pour mener le combat de la foi – autant dire : à l’apôtre pour annoncer la bonne nouvelle. Nous trouvons souvent, dans les Évangiles, des textes qui précisent l’équipement nécessaire du disciple pour réussir sa mission. Jésus recommande, suivant les cas, d’avoir des sandales, ou de ne pas en avoir : les sandales sont prohibées selon Matthieu et Luc, autorisées selon Marc. On sait d’expérience l’importance du choix des chaussures, lorsqu’on entreprend un pèlerinage à pied, une randonnée du dimanche ou une simple course au coin de la rue. Une chaussure défectueuse, ou un caillou dans la chaussette, et c’est la catastrophe. Un bon équipement est le gage d’un voyage réussi. Mais ici, à vrai dire, l’équipement est métaphorique. Ce qui compte, plus que la chaussure, c’est l’énergie du marcheur, son effort, son entrain, son élan, en vue d’atteindre son objectif. Qu’importe, en fin de compte, la sandale, pourvu que le cœur ne fasse pas défaut !

Les premiers témoins de l’Évangile n’ont pas manqué de cette belle ardeur, quelle que soit la manière dont ils se chaussaient. Dès le matin du premier jour de la semaine, les saintes femmes se hâtent d’aller trouver les apôtres pour raconter qu’elles ont trouvé le tombeau vide. Au soir de Pâques, les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs, que l’on devine un peu abattus à l’aller, semblent pris d’un élan nouveau au retour : ayant reconnu Jésus à la fraction du pain, à l’instant même ils partent et s’en reviennent à Jérusalem partager ce qu’ils ont vécu avec le ressuscité. Saint Pierre et saint Paul, particulièrement honorés dans cette église, sont eux aussi des itinérants. En somme, les témoins sont tous, plus ou moins, des gens qui bougent, des gens qui se mettent en route, des gens qui se pressent. « Allez » leur a dit Jésus, et ils ne perdent pas leur temps.

            Le temps est compté. Le message est urgent. Il concerne toute notre humanité en détresse. Le message que les femmes, les disciples, les apôtres, que nous tous, quelle que soit notre vocation, sommes chargés d’annoncer, c’est l’Évangile de la paix. L’expression de saint Paul que nous pouvons reprendre aujourd’hui, comme si le mot de paix résumait tout le contenu de l’Évangile. On pourrait tout aussi bien parler de l’Évangile de la vie, de l’Évangile de la joie : tout cela est équivalent. Et nous voyons l’élan des premiers disciples, leur fidélité et leur courage à annoncer un message, merveilleux sans doute, mais qui pourtant leur vaut beaucoup d’ennuis : l’incrédulité en premier lieu, plus tard les coups et la persécution. Annoncer l’Évangile implique de se bouger et de prendre des risques.

            Alors aujourd’hui, nous pouvons, à notre tour, nous faire les messagers de cette bonne nouvelle qui a transformé notre vie, et qui peut transformer la vie de notre monde tout entier. Aujourd’hui c’est à notre Église qu’il incombe de continuer la mission apostolique. Avec, aux pieds, non pas les chaussures parfois trop lourdes de nos projets, de nos prospectives, de nos plans, de nos structures. Mais avec, au cœur, un élan véritablement spirituel ; au cœur, la certitude que l’Esprit nous devance, qu’il nous accompagne, qu’il suggère les bonnes paroles, les attitudes authentiques, les témoignages véridiques, que notre monde pourra recevoir. Nous pouvons témoigner de la bonne nouvelle, tout particulièrement en nous situant comme des artisans de paix. Non pas comme les bénéficiaires d’une paix acquise, d’une tranquillité souvent illusoire, mais comme les artisans d’une paix toujours à bâtir, parce qu’elle est, dans notre histoire, précaire et qu’il faut inlassablement la reconstruire.

            Souvigny est un sanctuaire de la paix, justement parce que c’est un sanctuaire de la rencontre. C’est un sanctuaire du dialogue entre la foi, l’art et la culture, et nous savons à quel point aujourd’hui cela, dans nos contrées, rassemble des personnes de tous horizons, de toutes convictions, de toutes philosophies. Sanctuaire de la paix, parce que c’est un lieu ouvert à tous, un lieu où chacun peut trouver l’espace pour la prière, pour le silence, pour le recueillement, pour le repos. Souvigny est un lieu de vie, un lieu qui atteste de la diversité, de la jeunesse de notre Église. D’année en année, nous pouvons le constater, le Peuple de Dieu qui s’y rassemble est toujours plus nombreux et plus divers. Cette diversité, cette jeunesse du Peuple de Dieu qui se renouvelle sans cesse, n’est-ce pas un beau témoignage à offrir à notre monde pour attester que c’est vraiment l’Évangile qui nous permet de le vivre ? Et pour inviter tous ceux qui ne le connaissent pas encore à expérimenter cette même nouveauté, cette même fécondité de l’Évangile.

Le pape François nous invite à nous bouger, il nous invite, jeunes et moins jeunes, à quitter « la mollesse des canapés », pour prendre la route, et pour être des annonceurs de l’Évangile. Cet appel, nous le recevons à nouveau aujourd’hui. Nous pouvons être parfois dépassés devant l’ampleur de la tâche. Mais l’Évangile, avec le récit de la pêche miraculeuse, nous invite à croire plutôt que le Seigneur peut nous donner bien au-delà de nos forces, de nos projets, de nos prospectives, de nos plans, de nos structures, et qu’il nous donnera de ramener vers le rivage des filets pleins de gros poissons. Accueillons, dans l’Eucharistie que nous partageons, la force d’annoncer l’Évangile et d’en vivre chaque jour.

 

                                                                                              + François Kalist