Homélie des obsèques du père Jean Paquette

Homélie des obsèques du père Jean PAQUETTE

Eglise Ste-Claire-de-Moulins, le 24 juin 2020

 

 

« Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. » Or, Sara écoutait. Elle se mit à rire en elle-même ; elle se disait « j’ai pourtant passé l’âge du plaisir, et mon Seigneur est un vieillard ! » Le Seigneur Dieu dit à Abraham : « pourquoi Sara a-t-elle ri, en disant : « Est-ce que vraiment j’aurais un enfant, vieille comme je suis ? » Y a-t-il une merveille que le Seigneur ne puisse accomplir ? »

En écho à ces quelques versets du livre de la Genèse, je laisse la parole au père Jean PAQUETTE dans un de ses écrits où il partage ses dernières volontés :

« Pour la cérémonie religieuse : Eliminer tout ce qui n’est pas directement acte d’évangélisation et témoignage d’espérance vivante. Eliminer donc ce qui serait rétrospectif, souvenir, célébration de ma personne, passé et autres fariboles. C’est rien et c’est mort… Donc ni fleurs ni couronnes : nous sommes, ensemble, vivants dans la main de Dieu, qui est venu à nous en son Fils et nous envoie tous en mission, poussés par son Esprit. » Et il poursuit : « On peut rendre grâce, c’est-à-dire « continuer ». Mon trajet ici-bas fut chaotique, ma vie fut intéressante, une blague astucieuse, faite d’imprévus. Je souhaiterais qu’en Eglise, on continue à rire. « Liturgie » signifie étymologiquement « agir-ensemble » et non « s’ennuyer ensemble ». Que la fête continue donc : Dieu sait rire (Sara). Frères, amusez-vous bien donc ».

En relisant quelques écrits de Jean pour préparer cette homélie – il m’écrivait beaucoup, avant une rencontre que je devais avoir avec lui, ou suite à l’un de mes écrits – j’ai réalisé combien, à la manière de Sara, Jean s’étonnait que Dieu ait pu l’appeler, avoir besoin de lui, alors qu’il avait pleine conscience de ses pauvretés.

Plus encore, il s’étonnait que Dieu ait su transformer ses pauvretés en richesses pour que l’Evangile de Jésus son Fils soit source de vie – et c’est cela qui faisait tenir Jean ferme dans la foi, quand le doute l’assaillait, le tenaillait. Le rire de Sara n’est pas seulement, comme on le croit trop souvent, de l’incrédulité, mais il est surtout l’expression de sa joie : Dieu fait naître la vie dans le ventre stérile de Sara non seulement pour que l’histoire du Salut continue mais, tout particulièrement, pour manifester que sa stérilité est un lieu où la vie de Dieu se manifeste, où sa gloire s’exprime. Ne sommes-nous pas là au cœur de la foi chrétienne, lorsque de l’absurdité de la mort surgit la vie nouvelle et éternelle en Jésus ressuscité ?

Alors, d’où venait chez Jean cette certitude tellement surprenante qu’il écrivait que sa vie, si elle fut chaotique, fut une « blague astucieuse », et qu’il nous invitât à continuer à rire ?

Jean relatait souvent, tout particulièrement ces derniers temps, une expérience éprouvante. A l’âge de10 ans, il fut confronté à la violence de la guerre. Je le cite : « Je suis mort entre le 8 et le 10 septembre 1943 où je fus témoin de mon premier torpillage. Puis (ce fut) la tuerie, l’anarchie totale où j’ai dû tout faire pour sauver ma mère et mes sœurs ».  Cette expérience le marqua à jamais dans son humanité, dans sa foi à Jésus Sauveur, dans sa vocation de prêtre. Relisant cet événement qu’il qualifie lui-même de fondateur, il écrit « il ne me reste que le Seigneur Jésus qui vient nous révéler l’amour du Père. » et, un peu plus loin, mesurant les conséquences de cet événement dans sa vie d’homme et de chrétien, il ajoute : « J’ai eu un coup de génie en me servant de ce traumatisme pour aider – rassurer les autres. J’ai pu utiliser mes misères pour aider – en me faisant aider par bien des amis en difficulté – bien des gens en grande difficulté ».

Et nous savons combien il eut à cœur de mettre sa grande intelligence, son immense culture et son âme de pasteur au service de la compréhension de notre société et de ses évolutions, afin que la Bonne Nouvelle de Jésus venu révéler l’amour du Père « aide et rassure ». Il le fit de bien belle manière dans ses activités apostoliques et dans son ministère d’enseignement et de formation dans les universités, les entreprises, et les autres lieux où son expertise théologique et sociologique était attendu.

Jean, vous nous invitait à rendre grâce, à puiser en ce moment où nous vous remettons avec confiance entre les bras de votre Dieu, l’espérance nécessaire pour croire, comme vous l’avez cru, que Dieu fait de l’or avec les scories de nos fragilités. Cet or qui n’est autre que la vie même de Dieu, est une vie plurielle qui s’exprime de mille manières en ce monde qui sans cesse se transforme, évolue, balbutie et que vous avez su si bien décrypter dans votre mission de sociologue, n’écriviez-vous pas : « Je sais que Jésus fut, avant d’être dénommé « Jésus le Christ », désigné comme « Jésus le vivant ». Je sais que le mot « vie » devrait ne pas avoir de singulier et être toujours utilisé au pluriel, comme dans la langue hébraïque ».

Vous me le disiez, Jean, vous avez été un prêtre atypique. Mais parce que vous étiez atypique, vous avez pu bousculer votre Eglise diocésaine que vous aimiez profondément en lui apportant votre expertise, votre grande sensibilité aux souffrances des femmes et des hommes de ce temps, passionné que vous étiez de leur montrer – parce que vous l’aviez expérimenté pour vous-même – « qu’il ne reste que le Seigneur Jésus qui vient nous révéler l’amour du Père. » Je voudrais évoquer, à ce propos, votre engagement dans le Synode diocésain de l’an 2000, vous en avez été la cheville ouvrière. 20 ans après, le diocèse de Moulins profite toujours de l’élan de ce Synode. Alors merci !

Peut-être pensez-vous, Jean, que j’ai raconté quelques « fariboles » en évoquant ainsi votre parcours, ce que vous ne vouliez pas ! Mais, cher Jean, vous nous l’avez écrit, Dieu a de l’humour, il sait rire et faire rire : il sait faire de nos vies – abîmées, fragiles et pécheresses, les canaux par lesquels passe sa vie nouvelle et éternelle et j’ai voulu simplement manifester ce que Dieu nous avait dit de Lui et de son amour pour nous à travers votre vie d’homme, de chrétien et de prêtre du diocèse de Moulins. Et de cela, nous voulons rire avec vous ! Un rire de joie et d’action de grâce.

Alors, comme vous nous l’écriviez : Que la fête continue donc : Dieu sait rire (Sara). Frères, amusez-vous bien donc ».

 

+ Laurent PERCEROU

Evêque de Moulins