Journal d’un confiné chez les Bourbon

Vendredi 14 mars 2020, trois séminaristes du diocèse de Moulins, répartis entre Montluçon, Domérat et Vichy, apprennent de la bouche du recteur du séminaire Notre-Dame de l’Espérance à Orléans qu’ils ne rentreront pas au séminaire pour poursuivre les cours la semaine qui suit. Le séminaire ferme ses portes devant la crise sanitaire qui peu à peu couvre la France.

Lundi 16 mars à 20h, « nous sommes en guerre » annonce gravement le président de le République en direct à la télévision. Il annonce alors un confinement strict dans tout le pays à partir du lendemain midi. En quelques jours ce que tout le monde craignait est arrivé : il faut s’enfermer chez soi. Pour nous, séminaristes, vivre un ou deux mois claustrer dans des petits presbytères ne semble pas idéal. L’idée émerge alors de se regrouper en un même endroit. Où cela sinon à la maison St Odilon à Souvigny ? Et voilà comment à partir de la mi-mars le diocèse est fièr de rouvrir un séminaire diocésain sur son territoire ! Provisoirement évidemment, mais nul ne sait alors pour combien de temps, l’horizon ne s’éclaircissant que de quinzaines en quinzaines.

 

Ainsi nous avons été projetés très rapidement, sans même vraiment nous en rendre compte, à Souvigny. Malheureux les séminaristes ? Certainement pas ! Le cadre est, vous le savez bien, remarquable. Se lever le matin en contemplant la prieurale sortir des ténèbres de la nuit, la contempler le soir illuminée encore par le soleil qui se couche et qui fait rougeoyer ses pierres déjà naturellement ocres. Rien que cela aurait suffi à notre bonheur. Mais vous pouvez encore ajouter le grand parc dans lequel, au jour le jour, comme jamais auparavant dans nos vies, nous avons pu admirer l’œuvre printanière, la nature se réveiller de sa longue hibernation. Demander à Serge et Menchiny quelle joie cela fut de pouvoir ôter petit à petit une couche de vêtement, eux chez qui la température ne descend jamais en dessous de 15°C !

En plus du cadre naturel et architectural notre chance fut de ne pas être seuls. Si nous vivions indépendamment dans la maison St Odilon, nous retrouvions au moins une fois par jour le Père Marminat et les sœurs oblates du cœur de Jésus pour la messe. Nous formions alors une petite communauté internationale et mixte de huit membres. Haïti, Guatemala, Congo, Belgique et France étaient chacun représentés. Prêtre, religieuses et séminaristes formaient ainsi une communauté hétéroclite et heureuse de se retrouver ensemble.

 

Au fil du temps, le quotidien s’est mis en place. La vie commune s’est réglée. Nous trois, séminaristes, vivions dans la maison St Odilon de façon autonome. Nous priions ensemble les Laudes le matin, nous nous retrouvions pour faire le repas à midi puis, après la messe et les vêpres avec les sœurs et le père, il fallait se mettre de nouveau à la cuisine pour le dîner. La vie normale quoi. Pour cela il a fallu que je me remette à la cuisine. Mes gammes étaient un peu loin mais j’ai vite retrouvé ce qui faisait mon bonheur d’étudiant : les pâtes. Mais pas que, non, il fallait que Serge et Menchiny découvre l’étendue de la cuisine française. Alors on ne s’est pas laissé aller et je crois pouvoir dire que nous avons bien mangé, et équilibré ! Les haïtiens semblent avoir appréciés ce qui fait notre renommée jusqu’à chez eux : la gastronomie. Il faut dire que j’ai été bien aidé par Sœur Christine qui, tous les dimanches – ou pour l’occasion – nous invitait tous ensemble pour le déjeuner, et nous faisait de bons petits plats ! Ces mêmes dimanches, pour marquer la fête, le père s’occupait de l’apéritif. C’est peu dire que les dimanches étaient très attendus toute la semaine !

 

Il ne faut pas croire pour autant que c’était là des vacances ! Il y a tout de même une année universitaire qui se retrouve amputée d’un bon mois de travail acharné ! Alors le télétravail nous nous y sommes mis aussi. Nous recevions nos cours par mail avec quelques travaux à rendre. Certains cours se vivaient en visio-conférence ce qui nous obligeait à jongler avec le réseau internet du presbytère parfois capricieux ! Malgré tout, chaque séminariste devait trouver quatre heures de travail universitaire par jour selon les recommandations du Conseil du séminaire. Je crois que nous avons réussi ! Et finalement les cours ont pu ainsi se poursuivre.

Il faut ajouter à cela un peu de pastorale encore, en lien avec nos paroisses respectives. Pour ma part, à Vichy avait été mis en place un rendez-vous quotidien de vidéos sur les réseaux sociaux. J’en dû en produire quelques-unes.

Ainsi les journées se remplissaient vite.

 

Il a fallu également gérer l’extraordinaire. La semaine sainte par exemple. Le virus n’a pas réussi à retarder la résurrection fort heureusement ! Et hors de question de ne pas fêter Pâques comme il se doit, pour nous mais aussi pour tous ceux qui, en ces jours, n’auront pas la grâce de se retrouver pour fêter ce qui fait le cœur de notre foi : la mort et la résurrection de notre Seigneur. Cette semaine fut vraiment une semaine sainte et nous avons profiter de la situation pour la vivre pleinement sans avoir la tête prise par une lourde organisation.

Nous nous sommes ainsi permis de faire une procession aux rameaux le dimanche éponyme. Petite procession autour du cloître rythmée par une mélodie africaine que nous avait proposé Sœur Véronique. Le début de la semaine a été l’occasion de faire un grand ménage de l’oratoire. Les araignées, toutes étonnées de notre activité, se sont ainsi retrouvées à la rue. L’oratoire propre comme un sou neuf a assisté, ému comme nous, au traditionnel lavement des pieds du jeudi saint. Enfin lavement des mains plus exactement : proscrit par la situation sanitaire le lavement des pieds a été remplacé par un simple lavement des mains par le père, mais qui n’a pas enlevé à la profondeur du geste. Le Saint-Sacrement au reposoir, nous avons passé la longue soirée à ses pieds intercédant pour la paroisse, le diocèse et le monde entier qui en avait tant besoin. Nous avons poursuivi vendredi à suivre le Christ dans sa Passion par l’office propre à ce jour, célébré à 15h. Heure sombre mais aussi glorieuse sachant qu’en cette heure le Christ nous sauve. Samedi Saint, le grand silence. L’attente dans la foi avec la Vierge Marie. Et le soir, quand la lumière baisse, le feu s’allume et alors éclate dans la nuit la joie du grand office de la Vigile pascale : « qu’éclate de partout la joie du monde » ! Ces paroles qui entament le chant de l’Exultet prennent en ce soir de confinement une valeur toute particulière. Chacun est chez soi, les chrétiens par le monde sont enfermés dans leur foyer. Mais en cette sainte nuit chaque maison devient un foyer où éclate la joie. Oui, de Souvigny, dans notre petite communauté, c’est avec de beaucoup de joie que nous avons célébré la nuit de Pâques, mêlant nos voix à celle de tous les chrétiens, communiant à ce grand Corps du Christ, malade, touché par le virus comme tout le monde mais ce soir là éclatant en cris de joie !

Le temps pascal a débuté alors. Selon le même rythme de confiné, travaillant intellectuellement mais aussi au jardin : contempler la nature se réveiller au printemps c’est bien, mais il faut savoir lui donner un peu de discipline de temps à autre !

 

C’est ainsi que nous nous retrouvons au début du mois de mai sans même nous en être rendu compte. Or, à Souvigny, le début de mois de mai n’est pas tout à fait comme les autres. Depuis quelques années maintenant le village assiste lors du premier week-end de mai à l’affluence de pèlerins qui viennent prier sur le tombeau des Saints Abbés Mayeul et Odilon. Mais cette année pas de pèlerinage. Qu’à cela ne tienne, d’une façon ou d’une autre le il aura lieu ! Les moyens de télécommunication actuels, internet en tête, permettent de se déplacer au moins virtuellement dans le monde. Pas l’idéal, mais à situation extraordinaire solution extraordinaire ! Alors nous avons marqué ces jours comme nous avons pu. Les bannières ont trouvé place dans l’oratoire, entourant les reliques devant l’autel. Toute la journée du dimanche nous avons prié. La messe le matin, les vêpres le soir. Entre les deux un chapelet et bien sûr une procession derrière les reliques. Le tout relayé sur les réseaux afin d’unir le plus grand nombre à notre prière. La procession qui devait avoir lieu le matin avant la messe s’est vu décalée en fin d’après-midi par la pluie.

 

Saint Mayeul et Saint Odilon célébrés, nous avons appris la fin du confinement le 11 mai et ainsi le rappel au séminaire pour nous trois. La fin d’une drôle d’aventure. Le nouveau séminaire de Moulins n’a eu qu’un temps. Mais il fut intense et riche. Nous repartons de Souvigny heureux d’avoir pu vivre un confinement aussi confortable et au cœur du diocèse afin d’être uni à tous les chrétiens du bourbonnais. Comme un signe de tout cela, le 11 mai nous avons célébré avec Mgr Percerou dans la prieurale la fête de Saint Mayeul, décédé ici un 11 mai. Nous sommes ainsi repartis ce même jour porté par l’évêque et à travers lui tout le diocèse et porté Saint Mayeul et avec lui tous les saints du diocèse. Sûr, ce confinement fera date.

 

Foucauld Pommier

Séminariste